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13 - La première fois

Nous sommes le 27 mars, je me réveille dans la douleur. J'essaie de me redresser dans mon lit et une douleur des plus fortes que je n'ai jamais connu m'en empêche, j'ai le sentiment d'avoir un poignard planté dans le ventre. L'anesthésie s'est dissipé, et elle laisse place à la douleur post-opératoire d'une chirurgie abdominale, et oui, même si le corps médical le banalise et le vulgarise de plus en plus, se faire ouvrir le ventre dans sa largeur, c'est loin d'être anodin et indolore. (Je ris toujours intérieurement quand je lis des magazines féminin qui prononce les termes "accouchement de confort" en parlant de la césarienne)

 

Je demande tout de suite à aller voir Aaron, mais je sens bien que je suis incapable de marcher, je ne sais même pas encore comment je vais réussir à sortir de ce lit, ça me paraît insurmontable, nous sommes 8 heures après l'opération seulement. Jérémy va dans le couloir pour interpeller une aide-soignante et lui demander si un fauteuil roulant est disponible pour m'emmener voir mon fils au service de néonatalogie. Elle lui répond ces mots "elle n'a pas encore marché votre femme? va falloir qu'elle se secoue un peu hein" à ses mots, s'il me restait encore un peu de dignité et de confiance en moi, ce n'est définitivement plus le cas. Je décide de l'ignorer, je veux seulement voir mon fils, tout de suite, il a déjà été suffisamment sans moi depuis hier soir. 

 

Je relève le lit à l'aide de la télécommande, je fini par me retrouver assise grâce au dossier. Il faut maintenant que je réussisse à pivoter sur moi-même pour m'assoir au bord du lit. Je tourne légèrement mon buste sur le coté, et la douleur me coupe en deux, je n'ai jamais ressenti quelque chose comme ça, je n'aurai jamais cru avoir si mal. Jeremy m'aide à basculer mes jambes dans le vide, et leur poids tend soudain sur la cicatrice, la douleur est extrêmement forte. Il me tient fermement sous les bras pour me soutenir quand je décide enfin de me lever sur mes jambes, elles me portent sans problème, j'ai retrouvé mes forces, mais me tenir droite tire sur la cicatrice et me fait beaucoup souffrir, je me penche alors en avant pour atténuer ça, et rapidement je m'assois dans le fauteuil roulant, quel soulagement quand mon corps se relâche enfin contre le dossier. 

 

Jérémy m'emmène au service de néonatalogie, nous sonnons à la porte, nous nous désinfectons les mains et on nous ouvre. Je salue les auxiliaires de puériculture que je croise, elles sont toutes très gentilles avec moi, me demandant comment je vais, me disant que mon fils est un champion et qu'elles sont très impressionnées, me demandant de les prévenir si j'avais besoin de quoi que ce soit, l'ambiance est silencieuse, on entend plein de sonneries en fond mais le lieu est très apaisant, et les personnes qui y travaillent sont d'une chaleur humaine incroyable. Je me sens mieux, presque tout de suite après avoir franchis le sas.

 

On m'amène jusqu'à la chambre d'Aaron, son prénom est indiqué sur une petite pancarte avec un lion dessiné, il y a des vitres avec les stores baissés et la lumière est tamisée. J'ouvre la porte et j'entend ces petits "bip" en fond, avant même de le voir je regarde ce gros écran, qui indique sa saturation et son rythme cardiaque, je vois tous les fils qui pendent au sol, puis la couveuse, je m'approche enfin et pose doucement ma main sur la vitre, comme si j'avais peur de le blesser alors que je ne le touche même pas.

 

 

 

Il est la, minuscule, semblant à la fois si fort et si fragile, je le regarde et je ne ressent pas ce coup de coeur au premier regard dont toutes les mamans parlent, à la place c'est juste un immense soulagement. Il est la, branché à toutes ces alarmes, auprès de personnes pour s'occuper de lui, il respire, son coeur bat, il est sous surveillance, il est mille fois plus en sécurité que quand il était dans mon ventre, il faut l'admettre. Il est enfin la, il a réussi, il l'a fait, on l'a fait. Il est né et il va bien. Est-ce qu'on a le droit de crier victoire, de prendre une grande inspiration et de relacher cette pression qui pèse depuis plus de 3 mois sur nos épaules ? Le peut-on ? On s'y autorise en tout cas, je regarde Jérémy et on se sourit, un sourire different de d'habitude, ce n'est pas un sourire triste qui n'est la que pour rassurer l'autre, ce n'est pas un sourire de soutien, ce n'est pas ce sourire qu'on arborait pour faire croire qu'on vivait bien tout ça alors qu'on était plus bas que terre, ce sourire est different, c'est un sourire sincère, de soulagement, de bonheur, de victoire. On ne se dit rien mais on se regarde comme pour dire "on a réussi, regarde comme on a réussi".

 

Je le regarde et je n'ai même pas l'impression d'être devenu mère, je ressens une énorme admiration quand je le vois la, défiant tous les pronostics des médecins. Je suis si fière de lui et à la foi si impressionnée, et je culpabilise de ne pas ressentir cet amour transcendant dont tout le monde parle. Ai-je besoin de temps ? Probablement. Après tout je n'ai pas eu ces 9 mois pour me préparer, je n'ai pas non plus eu de "vrai" accouchement, je ne l'ai même pas vu naitre. Comment pourrais-je ressentir la même chose que toutes ces mères alors même que ce que je vécu est l'exact opposé de leurs histoires ?

 

Je le contemple encore, encore et encore, comment peut-il être si petit et s'en sortir si bien ? Qui donc lui a insufflé une force pareille ?

 

 

Une auxiliaire de puériculture vient vers moi, elle se présente et prend une minute en dehors du temps, en dehors de tout ce coté médical, pour me féliciter, souligner à quel point il est fort, elle me dit qu'ils sont bluffés du cran qu'il a et de son état qui est très stable, elle lui sourit, me dit qu'il est magnifique et que nous pouvons être très fier de nous. Ça nous fait un bien fou.

 

On parle ensuite de lui, elle nous explique qu'il a un début de jaunisse plutôt costaud (c'est souvent le cas chez les prématurés) et qu'il va surement passer plusieurs jours sous les lampes, avec un masque pour protéger ses petits yeux de la lumière UV. Elle m'explique aussi que sa peau est très fragile, que je peux le toucher mais que je ne dois pas le caresser, juste poser délicatement ma main sur lui. Elle me demande si j'ai envie de le faire, je ne sais même pas quoi répondre, j'ai peur de le blesser, j'ai peur de le déranger, lui qui s'en sort si bien sans moi, lui qui se bat déjà comme un lion. Elle insiste, me dit que c'est important, et elle a raison. J'ouvre le petit hublot de sa couveuse, je tend ma main vers lui, et je pose mon index sur sa poitrine, ma petite main parait gigantesque sur lui, il réagit à peine, tourne légèrement la tête et prend une respiration, sa peau est tellement fine et chaude.. j'ose à peine bouger mon doigt, je le pose sur sa joue, j'aimerai lui parler, j'ai tant de choses à lui dire, mais je n'ose pas encore, c'est fou, je ne peux pas l'expliquer. J'ai l'impression de ne pas encore le connaitre assez, on doit apprendre à se connaitre lui et moi, nos présentations officielles ont été un peu bousculées par tout ce bazar. On aurait du te poser sur moi, je t'aurai dis "bonjour mon ange, c'est maman, bienvenue" et rien de tout ça ne s'est passé, on a tous les deux besoin de temps pour remédier à ça.

 

Je regarde furtivement Jérémy qui se trouve de l'autre coté de la couveuse et voit qu'il sourit sans même sans rendre compte, il a l'air profondément heureux, apaisé, comme s'il avait attendu de voir ça toute sa vie, comme s'il était comblé et que plus rien ne manquait à son bonheur. Je suis si heureuse que nous soyons tous les trois ici réunis et en bonne santé.

 

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Commentaires: 3
  • #1

    Alexane (vendredi, 05 juillet 2019 22:48)

    Bonsoir j'ai lu avec attention ton témoignage et que d'émotion, bravo pour votre courage à tous les trois, bravo à toi pour ta force à ne pas répondre à cette pseudo infirmière qui ose dire que tu n est pas encore levée et surtout ce que je ne comprends pas c est que personnes de l hôpital ne t ai aidée à te lever (moi il avait trois infirmière et ce n étais que le lendemain j'ai fait trois malaises) ... Et je comprends tellement ton récentie car j ai eu également une césarienne d urgence pour pre-eclampsie (heureusement à 36+3) et je n ai pas eu ce déclic " d'être maman".. Il m'a fallu quelques jours et l aide d une psychologue.. Heureusement malgré la douleur tout cela est derrière nous.. Et voir Aaron comme ça c est génial quelle victoire et quel espoir pour tous ces bébés prématurés.
    Bravo d écrire tout cela et surtout de l écrire aussi bien..

  • #2

    liloucant (vendredi, 05 juillet 2019 22:50)

    Oh je suis heureuse de lire enfin la suite de votre histoire.
    Quel courage. Ce que vous avez traversé vous a rendu plus forts tous les 3.
    Je ne vous souhaite que du bonheur pour la suite (j'ai l'impression que c'est déjà le cas alors au moins autant que maintenant).

  • #3

    Pereira Pinto denisa (samedi, 06 juillet 2019 11:43)

    Tu écris tellement bien.. ça a dû être dure d’écrire tout ça.. mais c’est un petit battant, il s’en est sorti et c’est merveilleux, votre petite famille este enfin réunis, vous avez été fort ensemble �