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12 - Le réveil

 

J'ouvre les yeux, je regarde autours de moi. Je suis dans une pièce sombre, je vois des piles de cartons d'archives, un bureau auquel personne n'est assis. Tout me revient tout à coup, la césarienne, le bloc opératoire, le masque sur mon visage, et le néant. J'émet rapidement deux hypothèses dans ma tête : soit j'ai perdu connaissance, soit on m'a fait une anesthésie générale. Je pense soudainement au bébé, je touche mon ventre (encore engourdi) il est presque plat, il n'est plus la, je touche le pansement sur le bas de mon ventre. Je suis soudain saisie d'une peur. Ou est-il ? Comment va-t-il ? Que s'est-il passé ? Ou est Jérémy  ? Quelle heure est-il ? Ou suis-je ? Est-ce que je vais bien ?

 

Une personne entre enfin dans la pièce, c'est l'anesthésiste. Il m'annonce que j'ai eu une anesthésie générale car mes vomissements gênaient le gynécologue pour la césarienne. Je demande si mon fils va bien. Il me répond "vous verrez cela avec la pédiatre, ça ne rentre pas dans mes compétences" cette phrase sonne comme une mauvaise nouvelle camouflée, une énorme peur m'envahie. 

 

Heureusement au même instant, comme un miracle, une sage-femme souriante franchit la porte, suivie de Jérémy "regardez, votre compagne est la, elle va bien" je vois un soulagement immense se dessiner sur son visage, qui se détend en un instant, il me sourit, ses yeux brillent. Je le vois pousser un énorme soupir, la préssion retombe, je n'imagine pas la peur qu'il a pu avoir pendant tout ce temps sans nouvelle. Il prononce ces mots que je n'oublierai jamais "tu m'as fait un bébé magnifique, il pèse 2,140kg". C'est bien plus que prévu, c'est une magnifique surprise pour le combat qui l'attend.

 

Nous échangeons quelques mots, il me dit qu'il est né à 21:26, qu'il a été emmené tout de suite en néonatalogie mais qu'il ne l'a pas quitté des yeux, une seule seconde, qu'il a été la à chaque instant, qu'il a pu assister à tous les soins. Qu'il a été installé dans une petite couveuse, qu'il n'a pas eu besoin d'être intubé car il respirait bien, mais qu'une c-pap a été posée pour l'aider à ne pas faire de trop gros efforts dès le début. Qu'il a du caractère, qu'il sait dire quand il en a marre d'être manipulé. Il me montre des photos, pour un bébé né à 31 semaines il est magnifique, il va bien, on a réussi. Il ne devrait pas être la, c'est notre petit miracle, il a une force incroyable et soudain je suis si fière de lui. Il est enfin la, je m'attendais à quelque chose d'impressionnant, de choquant, j'imaginais un bébé "inachevé", et il n'est rien de tout ça ; c'est notre fils, et il est juste beau. Il s'appelle Aaron, c'est ce que nous avions convenu, ça signifie "celui qui revient de loin" et c'est écrit sur son tout petit bracelet.

 

 

Jérémy me dit qu'il ne savait pas ou j'étais, qu'il m'a attendu longtemps, jusqu'à ce qu'une infirmière lui annonce qu'on m'avait endormi car je souffrais trop. C'est faux, je n'ai rien senti, ce n'est pas la raison de l'anesthésie, et il a eu peur pour moi. 

 

Je réalise soudain, maintenant que je ne m'inquiète plus pour mon fils, que j'ai tout raté. Je n'ai vécu aucun accouchement, c'est le trou noir. J'étais inconsciente, on l'a sorti de mon ventre, sa vie a commencé sans moi, je n'ai pas été la pour le rassurer, pour lui dire qui j'étais, que tout irait bien. Je n'étais pas la, et je culpabilise énormément. J'ai raté cet instant dont j'ai longtemps rêvé. Je ne sais rien. A-t-il pleuré ? A-t-il eu peur ? Comment l'équipe s'est-elle occupé de lui ? Est-ce que quelqu'un a pris la peine de lui dire "ta maman n'est pas la, mais tu la verras bientôt" ? Tant de questions sans réponse.. Je réalise que je suis devenue maman, ça y'est, mais tout ça semble irréel, comme un film dont je serai spectatrice, je ne réalise pas vraiment en réalité, tout ça est tellement different de la façon dont j'imaginais les choses.. Ai-je même le droit de dire que j'ai accouché ? Que j'ai donné la vie ? Je me sens terriblement illegitime 

 

Je finis par remonter en chambre avec Jérémy, vers minuit. L'anesthésie s'est estompée, la douleur au niveau de la cicatrice est assez vive, ça me lance de plus en plus, mais ça n'a rien d'étonnant. Je suis épuisée, je n'ai plus de force, je n'ai pas encore vu Aaron mais j'en suis incapable sans fauteuil roulant, et il n'y en a pas de disponible pour moi ce soir. Je m'endort presque tout de suite, et me libère enfin de cette douleur.

 

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Commentaires: 8
  • #1

    Émilie de wemoms (mercredi, 20 mars 2019 20:54)

    Je comprends très bien ton ressenti
    J'ai accouché par césarienne en urgence à 33sa de mes jumeaux et je n'ai pu les voir que le lendemain cest très dur
    Comme a chaque fois il me tarde de lire la suite.
    Bisous à ta petite famille

  • #2

    Mélanie (mercredi, 20 mars 2019 21:02)

    Qu'il est beau ton amour ❤️ j'ai des frissons à chacun de tes articles ! Et je vous trouve tellement forts et courageux ! Aujourd'hui en vous voyant évoluer on n'imagine rai jamais tout ça... ❤️❤️❤️

  • #3

    Adeline (mercredi, 20 mars 2019 22:16)

    Toujours autant d'émotion à te lire. On reconnaît bien sa petite bouille déjà sur la photo �

  • #4

    Cindy Daniel (mercredi, 20 mars 2019 22:32)

    J'adore te lire, petit guerrier �

  • #5

    Justine (mercredi, 20 mars 2019 23:57)

    Wahou, ça fait un bail que je me dis que je dois venir faire un tour sur ton blog et j’ai franchis le cap ce soir, j’ai tout lu d’un coup avec pleins de larme. Je connais ton histoire de WeMoms mais ici tu arrive à nous faire ressentir ce que toi même tu ressentais, tu s du talent pour l’écriture. Et aussi beaucoup de courage, c’est ouf. Une histoire tellement triste mais tellement belle. ♥️

  • #6

    Estelle (jeudi, 21 mars 2019 07:25)

    Je comprends ton sentiment de frustration par rapport à l accouchement. ...j ai ressenti la même chose car moi aussi ils ont fini par m endormir car la péridurale ne faisait pas trop effet.
    Ton petit guerrier est devenu un beau bébé qui respire la joie de vivre. ..

  • #7

    Ferrari sandy (jeudi, 21 mars 2019 07:44)

    Encore un plaisir de te lire,
    Je comprend ton ressenti , j'ai eu une césarienne également et j'ai fait une hémorragie avec une perte de sang de 3litre, j'ai était perfusé de sang et de médicaments car je souffrais énormément avec la cicatrices.
    J'ai l'impression d'avoir louper une grande étapes même si son papa s'en es parfaitement bien occupé j'ai pu le voir 10 minute a 20h 10 minute a minuit et je les revu que le lendemain a 12h . Je n'ose même pas imaginer ce qui ce passe dans la tête de nos hommes a ce moment la . On as pas la même histoire car moi il es né a j+5 mais je peux dire que j'ai eu une equipe medical au top il mon laissé le petit 5 minute sur moi alors que je fesais déjà l'hémorragie et on as rien vue du tout il son rester calme et rigoler avec les sage femme.
    Le lendemain quand j'ai vue mon gynécologue il ma dit madame il faut pas nous faire des choses comme ca vous auriez pu mourir.

  • #8

    Marine (vendredi, 19 avril 2019 18:27)

    Et ben quelle aventure! Moi aussi j'ai eu un petit préma né par césarienne d'urgence (vitale pour moi). A 34 sa il ne pesait qu'1,790 kg, une crevette par rapport au tien, avec 3 semaines de plus ! J'ai pu vivre la césarienne du début à la fin, faire un bisou à mon fils, je n'ai pas pu le revoir avant 30h après mon admission aux soins intensifs. La vie nous joue parfois de "drôles" de tour, mais quel bonheur de voir nos bébés passer le cap de la prématurité avec courage et force, probablement plus que nous. Aujourd'hui, mon grand garçon a 18 mois et n'a plus rien d'un préma. Je suis tellement fière de ce qu'il accomplit chaque jour, je pense que tu connais ce sentiment. Bonne continuation à toi et ton petit bonhomme.