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8 - Mon séjour à Marseille, 1ère partie

Nous sommes le 1er février, la première journée que je commence à Marseille. Comme c'était le cas à l'hôpital de Salon-de-Provence, une routine se met rapidement en place ici, à l'hôpital nord de Marseille. Ici, je suis hospitalisée dans un service précisément dédié aux cas de mon genre "le service des grossesses à risque".

 

Dorénavant, le décollement placentaire n'est plus la première cause d'inquiétude, on s'intéresse d'avantage à mon col. Le lendemain de mon arrivée, on me fait une échographie de celui-ci, et on constate que le bébé est toujours en siège, et a les pieds dans le col. Il est très très actif, et met de grands coups de pieds (que je sens sans aucun problème) la gynécologue qui m'ausculte est très impressionnée, car le bébé tape si fort dans le col qu'il fait bouger sa sonde échographique dans sa main, elle me le montre, je le vois, et en effet c'est très impressionnant, on dirait qu'il peut sortir à tout instant. Elle me rassure tout de même, mon col est toujours fermé, cependant il est très court (environ 2cm) et rétrécit à 1,5cm à chaque coup que donne le bébé et à chaque contraction. Elle m'explique que ça signifie que j'ai un col assez peu "efficace", qui ne supporte pas très bien tout ça, et que le risque d'un accouchement prématuré est très très important. On voit toujours le décollement placentaire à l'échographie, mais comme le bébé a grandit et pris de la place, il est bien moins important et menaçant qu'auparavant.

 

L'hôpital nord de Marseille est un hôpital universitaire, ce qui signifie que chaque jour je vois arriver dans ma chambre la gynécologue en charge de mon dossier ainsi que 5 à 6 internes en médecine. C'est toujours assez impressionnant, je vois bien que ces étudiants ne comprennent pas tout à mon cas, ça n'a rien de "classique" ils ne savent pas quoi répondre quand je dis que j'en suis à plus d'un mois d'hospitalisation, je vois qu'ils ont un peu de pitié pour moi, mélangé à de l'espoir pour le bébé. Je les rencontre pour la première fois le 1er février, c'était un jeudi, ils entrent, je raconte (pour la énième fois) mon parcours, et on me met (pour la énième fois également) ce fameux petit bracelet, ici il est bleu, je le prend en photo, un peu comme un souvenir en me disant "plus tard, on en rigolera".

Je suis dans une chambre double avec une femme enceinte qui vient de Corse, très gentille, elle me raconte que les maternité de niveau 3 n'existe pas en Corse, et qu'elle a donc été transféré ici par avion en urgence, son mari l'a suivi et a donc du arrêter momentanément de travailler. Elle est tombé malade (un virus assez rare) durant sa grossesse, qui a atteint son bébé, qui présente beaucoup de malformation aujourd'hui. Elle passe deux échographies par jour, pour vérifier si le liquide présent dans son estomac et dans son cerveau réduit, et à chaque fois qu'elle revient dans la chambre, c'est en larme. Je me rapproche un peu d'elle, j'essaie de la soutenir comme je le peux quand son compagnon n'est pas la, de lui changer les idées. C'est dingue, la veille nous ne nous connaissions pas, et le lendemain c'est comme si nous étions amies depuis des années. C'est fou comme les coups durs de la vie peuvent nous rapprocher, j'essaie d'être la pour elle, et en même temps je réalise à ce moment, qu'il y a bien pire que moi. Les nouvelles sont toujours mauvaises pour elle, chaque jour. Chaque matin on lui annonce un nouveau problème pour son bébé, chaque matin elle pleure, chaque matin je les vois en sanglot dans le couloir avec son compagnon, et je m'interdit de me plaindre devant elle. Je n'en ai pas le droit, c'est impossible.

 

Le 4 février, j'apprend la naissance de ma filleule, et cette journée devient soudainement magnifique. Je ne vois plus les murs de ma chambre, j'oublie l'enfermement, la solitude, la peur, je suis tellement heureuse, je viens de devenir marraine, elle va bien, c'est une magnifique petite fille qui s'appelle Lou, c'est un cadeau magnifique, ça me donne beaucoup de force pour la suite. Il faut absolument qu'elle grandisse aux cotés de mon fils, ça ne peut pas en être autrement.

 

Le 6 février est un mardi, c'est aussi un jour important, car nous franchissons le cap des 25 semaines. Les 25 semaines, le cap de viabilité qu'on m'avait fixé comme objectif ce fameux 29 décembre. Ce jour-la, j'ai l'impression que le petit déjeuner a meilleur gout, il fait beau dehors, c'est comme si tout allait un petit peu mieux. Je suis consciente qu'une naissance à 25 semaines est très dangereuse, que les chances de survie sans séquelle sont infimes, que rien n'est gagné même si le bébé est vivant à la naissance. Je sais tout ça, j'ai eu le temps de lire tellement de témoignages. Mais même si nos chances sont minimes, même si elles relèvent du miracle, nous avons une chance, une minuscule chance, une lueur d'espoir de ne pas perdre notre enfant. Alors qu'il y a encore quelques semaines, nous n'en avions absolument aucune. C'est une belle journée.

 

 

Puis la fin de journée approche, et la femme corse se rend, comme chaque jour, à son échographie. Avant qu'elle franchisse la porte je lui fait un clin d'oeil et je lui dis comme à chaque fois "allez, ça va le faire, à tout à l'heure !". Presque une heure après qu'elle soit sortie, une aide-soignante vient me voir, me demande si cela me gênerait de changer de chambre (ce qui signifie de passer d'une chambre double à une chambre triple, oui oui, ça existe) j'accepte tout en demandant pourquoi, et la elle me fait comprendre que mon amie corse vient de perdre son bébé, et qu'elle aimerait accorder à ce couple un peu d'intimité pour les jours à venir, qui s'annoncent tellement difficiles pour eux. La journée s'assombrie tout à coup, ça me brise le coeur pour elle, et je réalise tout d'un coup que rien n'est gagné. Rien n'est jamais gagné. Mon enthousiasme du matin-même a disparu, je pense à elle, à la peine qu'elle doit avoir, à sa douleur, et je suis partagée entre l'envie de m'estimer heureuse que mon bébé aille bien, et la tristesse de constater qu'on est jamais vraiment tiré d'affaire, et que tout peut basculer si vite.

 

Le 8 février, on me fait une échographie. Comme d'habitude, on s'intéresse principalement au col (le bébé grandit très bien, et le décollement disparait de jour en jour) mon col est long de 23mm, et 12mm à la contraction, c'est très légèrement mieux. Mais c'est encore très court, bien trop court pour envisager un retour à la maison, bien trop court pour obtenir le droit de descendre à la cafétéria avec Jérémy quand il vient me voir le week-end. Plus les jours passent, plus l'enfermement est difficile. J'ai l'impression d'être en prison, ça y ressemble, un enfermement entre 4 murs presque permanent, quand on m'emmène (en fauteuil roulant) juste au bout du couloir pour passer les échographies, je prend à chaque fois une grande bouffée d'air, j'ai toujours un peu froid (car je suis en pyjama et qu'il fait frais dans les couloirs) mais c'est toujours quelques secondes hyper agréables, ressourçantes. La gynécologue et son équipe d'interne passe chaque jour, chaque jour "rien de nouveau Mlle Reyre ?" je répond que non, on me demande "les contractions?" je répond "toujours fréquentes, pas douloureuses" et elles s'en vont en me disant "allez, un jour de gagné ! à demain Mlle Reyre !" et la routine se répète, chaque jour, inlassablement, jamais de choses nouvelles, jamais de date de sortie prévue.

 

Le 10 février, je fais le fameux test du diabète gestationnel. Normalement, je n'étais pas censée le faire, car ma corpulence (moins de 45kg avant la grossesse) mes antécédents familiaux et d'autres facteurs ont conduit ma gynécologue a estimé que ce n'était pas nécessaire. L'équipe de l'hôpital décide tout de même de le réaliser, car Aaron grossit assez vite, c'est un gros bébé, il est estimé à plus de 4kg à terme. Dans le doute, on me demande de le faire. C'est un test qui consiste à boire une boisson très sucrée et assez écoeurante d'un seul coup, puis on réalise des prises de sang et on voit comment notre corp réagit (pour l'expliquer de la plus simple des manières). En effet, c'est assez écoeurant. Les résultats arrivent le lendemain, aucun diabète gestationnel, tout va bien.

 

Le 13 février, nous sommes à 26 semaines, une nouvelle semaine de gagnée ! Encore un petit pas de plus, encore des complications en moins, mais bien entendu le chemin est encore long. Comme chaque mardi, je prend une petite photo.

Ce jour-la, mon grand frère vient me voir à l'hôpital, avec plein de petits cadeaux. Ça me fait un bien fou, il sera le parrain du bébé et sa présence est très importante pour moi, nous sommes très proches, il est mon pilier depuis toujours. Les visites sont plutôt rares, Jérémy vient le week-end mais en dehors de ça c'est compliqué, Marseille est à environ une heure de chez moi, donc ça rend tout ceci très difficile, bien plus difficile qu'à Salon-de-Provence. Il me fait rire, me remonte le moral avec ses bêtises.

 

On m'annonce que si mes échographies continuent à être stable (au niveau de la mesure du col) je sortirai le mardi 27 février, quand j'aurai passé le cap des 28 semaines (cap de l'extreme prématurité à la grande prématurité). J'ai hâte, j'ai espoir, mais j'ai à la fois très peur d'être déçue.

 

Le 14 février, c'est la Saint Valentin. Je préfère essayer d'oublier ça, car la passer ici me déprime complètement. On aurait du fêter ça en amoureux, au restaurant, avec mon gros ventre qui touche la table. Au lieu de ça me voila ici, sans lui, car il ne vient que le week-end me voir à cause de son travail et de la distance, c'est très dur. Puis le soir arrive, et je le vois franchir la porte de ma chambre avec un bouquet de roses rouge à la main, et un cadeau sous le bras. J'en pleure, tellement cette surprise me fait du bien, on passe la soirée à grignoter des bêtises en rigolant de tout, cette Saint Valentin est imparfaite, mais elle restera pour toujours un moment très fort pour nous deux, c'est certain.

 

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Commentaires: 3
  • #1

    Pauline (mardi, 13 novembre 2018 20:10)

    Bon je connais l'histoire même si c'est toujours autant émouvant !

    Par contre je ne me rappelai pas que tu avais autant de ventre déjà à ce stade ��

  • #2

    Loraine (mardi, 13 novembre 2018 20:54)

    <3

  • #3

    Loriane (mercredi, 21 novembre 2018 00:22)

    Je connais ton histoire. Mais à chaque fois que je lis tes articles j'en ai les larmes au yeux.